
Au fil des années, on m’a souvent demandé des directives et des conseils. Pour moi, la meilleure façon de s’y prendre n’a jamais été facile ou claire. Je ne me suis engagé que très rarement à donner des conseils ou à essayer d’enseigner. C’est simplement beaucoup trop difficile. Réfléchir à ce problème m’a poursuivi depuis de longues années. Et je ne suis pas du tout à l’aise de paraître distant.
Il me semble que le problème majeur provient de l’importance que l’on accorde à la technique. C’est comme si tout un chacun avait un livre de recettes dans son approche des choses. C’est là l’essentiel du sujet : le fossé énorme qui sépare la connaissance de l’expérience directe et immédiate. Les principes abstraits de base se substituent à notre intelligence. Notre monde est maintenant menacé d’opacité et de confusion. Il est si opaque que les écrivains contemporains décrivent notre société comme étant un hologramme.
Depuis Platon, le peintre et plus particulièrement tous ceux qui sont suffisamment audacieux pour enseigner la peinture, ont été des membres marginaux de la société. Si la théorie du Gestalt est correcte, et je pense qu’elle l’est, la vision et la pensée ne sont pas des processus séparés. La perception est intimement associée avec notre apprentissage de la pensée. Il est quasi criminel que cela n’entre pas en ligne de compte dans nos systèmes éducatifs. Nous apprenons littéralement nos jeunes enfants à être stupides. Le peintre a bien des choses à enseigner et doit surmonter beaucoup d’incompréhension.
Entre parenthèses la semaine dernière nous passions quelques jours en chambre d’hôtes en Alsace. Nous avions mis la télévision pour obtenir la météo. Dans l’émission « Qui veut gagner des millions ? » était posée la question suivante : « En quelle siècle est né l’impressionnisme ? » et les réponses proposées étaient : « 17ème, 18ème, 19ème ou 20ème ». Le candidat ne connaissait pas la réponse. Il demande le joker 50/50 qui lui donne le choix entre le 18ème et le 19ème siècle. Il ne sait toujours pas et abandonne la somme de 12000 €. J’étais stupéfait. Je me demande si le candidat n’a jamais entendu parler de Monet, Manet, Pissaro, Degas ou Renoir ? Est-ce que quelqu’un doit faire partie de l’élite culturelle française pour savoir cela ?
Revenons à notre sujet d’aujourd’hui. La vision et la pensée ne sont pas des activités séparées. Quand nous voyons un « arbre », il un a un temps de décalage entre le stimulus sur la rétine et la reconnaissance « arbre ». Nous avons tendance à penser que ce décalage n’est pas important. C’est pourtant un indice important de quelque chose qui se passe durant ce temps infime ( voir Robert Pirsig : traduction d’extraits du Chapitre 1 du «Traité du Zen et de l’Entretien des Motocyclettes »).
La bonne nouvelle, si nous revenons au sujet du comment aider quelqu’un à peindre, est que si vous comprenez le problème suffisamment bien, vous serez en mesure d’aider les autres. Vous pouvez les aider à comprendre la difficulté qu’il y a à se relier à l’expérience directe. Cela est sans doute plus difficile que d’enseigner les techniques de la peinture mais je crois que l’effort en vaut la peine. Personnellement, je commence lentement à atteindre le point où je comprends suffisamment bien pour trouver les mots pour le dire.
Denis.
Version en anglais : Painting Instruction: Finding the Words