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L’ARTISTE ET L’ART

Travaille, consomme et tais-toi

15 septembre 2008

Dans la sphère artistique, nos regards se tournent vers des valeurs plus élevées ou tout du moins on se plaît à le croire. Pendant des millénaires, l’humanité s’est tournée vers le futur pour son salut et sa raison d’être. Je fais allusion à cela car je me suis toujours étonné de constater combien certaines choses restent les mêmes en dépit de tous les progrès prétendus. C’est dans le domaine artistique que cela semble de nos jours être le plus évident.

L’observateur superficiel croit qu’il y a eu un progrès fantastique effectué dans le domaine artistique depuis la Réforme et ce que l’on appelle la Renaissance. Il est vrai qu’il y a eu des progrès mais en quelque sorte tout avait été déjà fait avant. Rechercher dans le passé chez les grecs pour se guider et s’inspirer n’était pas vraiment faire preuve d’originalité. La période intermédiaire s’appelle trop facilement le Moyen âge et même les Dark Ages en anglais. Donc n’était-ce qu’un mouvement de plus de retour aux valeurs de l’humanité ? Comme la plupart du temps, cela semble largement n’avoir été qu’un exercice consistant à renommer les choses différemment. C’est alors que l’on a inventé le mot culture et avec ce mot a commencé la campagne de propagande moderne des élites qui se continue de nos jours.

Oui, c’est vrai l’artiste et ceux qui s’intéressent au domaine artistique dansent au rythme d’un autre musicien, ou tout du moins ils l’ont fait jusqu’à une période récente. Je ne suis pas si sûr que cela soit totalement fini. Il semble que toute prétention s’est essoufflée. Personnellement, cela ne m’attriste pas. Cela doit être ainsi. Actuellement l’artiste peut vaquer à ses occupations. Il le peut tout au moins pour l’instant  car bientôt on lui dira de travailler, de consommer et de se taire.

Cette évaluation plutôt sombre de l’état des choses représente une petite partie des efforts que je fais pour relativiser l’état actuel des choses. (Tous ceux et celles qui n’ont pas remarqué les changements des tendances climatiques ont besoin de passer leur tête par la fenêtre). C’est comme quand vous faites une peinture : Il est alors nécessaire de reculer à une certaine distance afin de la voir plus clairement. J’espère que ceci aidera.

En toute franchise et pour l’art,
Denis.

Version en anglais : Work, Consume and Shut-Up

Fourmis artistes

27 juin 2008

Si ce que l’on appelle généralement l’art contemporain réclame la liberté de l’artiste, nous pouvons nous demander si celui-ci parvient vraiment à se libérer ? Aujourd’hui l’animal qui peint est le moins libre de tous les individus. Son seul choix est de décider vers lequel des plus récents zeitgeists (les esprits du temps) il doit, tout au moins temporairement, se conformer. Oui, à beaucoup d’égards, l’artiste peintre est un animal comme tout le monde. Mais nous devons remarquer qu’il (ou qu’elle) est en contact avec des forces naturelles d’un ordre supérieur. La société oublie ce simple fait à ses risques et périls.

Je crois que beaucoup de gens seront d’accord pour dire que nous sommes des animaux doués de la parole mais si on leur demande ce qu’est en vérité cet attribut essentiel, vous verrez émerger de fortes différences d’opinions à ce sujet. Pourtant beaucoup vous diront que nos capacités intellectuelles et de raisonnement ne sont que du perfectionnement d’habitudes ancestrales. Ces mêmes personnes pensent aussi que l’art n’est qu’un sac à malices utilisé par des gens rusés. Si ils arrivaient à voir le raisonnement aussi bien que l’art comme un don inexplicable provenant peut-être d’un dieu ou d’ailleurs, alors l’art et la raison retrouveraient leur valeur. Et si l’on n’attribue pas de valeur à l’art et à la raison, il s’en suit que la vie n’a pas, elle aussi, de valeur.

Selon moi, l’art, comme la vie est strictement un jeu pour lequel on est bon ou médiocre. Et quand on insinue qu’il y a un principe de progrès à l’œuvre, on invoque alors des normes d’éthique. Cela conduit souvent la société à soutenir les plus astucieux et à permettre que les véritables artistes meurent de faim. Je crois que la pensée du moraliste n’est jamais suffisamment universelle. Les questions posées au sujet de l’art sont étroitement liées à la question de savoir comment l’homme devrait vivre. Et si l’artiste ne peut pas utiliser sa liberté de choix, la question de savoir comment l’homme devrait vivre devient aussi intéressante ou aussi inintéressante que celle de savoir comment les fourmis devraient vivre. A partir de ce moment nous aurions un monde habité par des fourmis artistes.

Version en anglais : Artistic Ants

Humilité, honnêteté et audace

30 mars 2008

J’ai passé le mois dernier au bord de la Méditerranée sans ordinateur. J’étais aussi éloigné du cours normal des activités que je fais en marge de ma peinture. Pendant ce séjour, j’ai peint et marché. C’est pendant ces périodes de temps que je me met hors du cadre ( voir penser hors du cadre).

Aucun d’entre nous n’est prêt à admettre facilement ses erreurs. C’est plus facile de mettre en lumière ce que font les autres : les injustices et les défauts de notre société par exemple. Tant que nous faisons cela, nous ne portons pas notre attention sur notre complicité personnelle.

Tout au long du vingtième siècle nous, les artistes et les critiques, avons émis des propos péjoratifs sur la valeur de l’esthétique en peinture. La laideur et les qualités magiques en étaient les éléments justificatifs : la sottise parfaite. A un certain point les artistes ont perdu la faculté de se poser honnêtement des questions sur leur travail.

L’objectivité n’est pas, pour des raisons évidentes, une activité dans laquelle les artistes se plongent avec aisance. Trop d’objectivité et vous n’avez plus alors l’audace nécessaire à la créativité. Les artistes ont permis aux écrivains et aux critiques de penser à leur place. Ces critiques sont devenues pour les artistes ce que les sondages d’opinion sont devenus pour les électeurs qui ne pensent pas par eux-mêmes.

La plupart des peintres peuvent regarder une peinture et vous dire s’il s’agit d’un travail honnête mais ensuite ils oublient qu’une grande œuvre survient quand on regarde à la loupe soi-même et son travail. C’est seulement là que se trouve la composante principale de l’humilité : une humilité honnête et audacieuse.

Denis.

Version en anglais : Honest Audacious Humility

Liberté vis-à-vis du contenu

24 janvier 2008

Dans l’article précédent « Libération vis-à-vis du contenu » mais aussi dans un article posté le 15 Juin 2007 « Grandes réponses », j’ai abordé le même problème sous des angles différents. Au risque de me répéter, je vais me lancer encore dans ce sujet. Espérons que les résultats de mes cogitations sur ce problème soulèveront votre intérêt.

Goethe disait que : « tout ce que nous percevons n’est que du matériel brut ». Cette courte phrase répond non seulement à une question philosophique de base mais parle aussi clairement de ce qu’est le fondement de la réalité de la vie. Il y a un décalage dans le temps important et significatif qui est normalement ignoré. Des tas de choses surviennent immédiatement après notre perception, et ceci à un niveau si subtil et si vite que nous passons directement aux pensées qui nous viennent à l’esprit. C’est ce que nous faisons tous. C’est facile et rassurant mais ce sont ces sensations manquées, ces processus internes du corps, ces perceptions, etc. qui forment la palette de la vie, les blocs de construction de l’expérience. L’artiste est la personne qui intervient dans ce processus d’avant la pensée. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre les sensations dont Matisse et Cézanne parlent.

Entre autres choses importantes, Cézanne disait : « L’art est une harmonie qui évolue parallèlement à la nature … Que dire de ces imbéciles qui disent qu’un artiste est toujours inférieur à la nature ? ». Cézanne pouvait dire cela car il comprenait ses sensations. Ce sont ses sensations corporelles qu’il traduisait en couleurs et en peinture.

Il y a un équilibre délicat entre une approche disciplinée et une recherche intuitive. Il y a la même différence entre la réflexion et l’expérience qu’il y a entre les valeurs esthétiques et psychologiques. Quand un artiste devient moins soucieux du résultat final et se concentre sur le processus créatif il trouve qu’il y a un fil du rasoir très aigu qui sépare ces à priori contraires.

Quand nous sommes en accord avec le processus, au moment de l’observation nous percevons directement ce qui est la sous nos yeux. Avant que n’arrive l’art déconstructif, les artistes avaient le souci de retrouver l’immédiateté et l’innocence de l’œil : ce que Matisse appelait « la condensation de la sensation ».

La peinture d’un sujet reconnaissable fixe l’attention du spectateur. Cela amène à la question d’entre les questions : Qu’en est-il exactement de notre lien avec le monde extérieur ? Est-ce le lien avec le monde de la nature ?

Il devient clair si l’on réfléchit à cela que nous ne pensons pas au niveau de la perception. En quelque sorte le processus physiques intérieurs sont organisés en perceptions intuitives qui sont à leur tour abstraites dans les symboles que nous appelons la pensée.

Ainsi l’artiste devient tout à fait conscient de ses sensations. Dans un sens vraiment concret la nature pense au travers de lui ou d’elle comme le disait Cézanne. L’artiste, le vrai artiste, ne s’attache pas au contenu dans ses pensées. Il ou elle devient conscient des processus intérieurs et les raffine ou les définit au moyen du médium qu’il a sous la main. Cette personne est en accord avec cette nature qui est tout à la fois intérieure et extérieure : le microcosme et le macrocosme. La pensée continue mais il s’agit d’un autre ordre des choses.

Version en anglais : More Freedom from Content

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