Acheter un artiste : l’autre bout de la gamme de la peinture.

30 août 2007

La peinture chinoise a été pendant longtemps une source d’inspiration pour moi. Mon dernier article avait pour sujet l’impact du néolibéralisme sur les peintres en Chine aujourd’hui. Je parlais d’un bout de la gamme : la production de masse qui à mon avis est détestable. Pour mieux comprendre le néolibéralisme, il nous faut regarder l’autre bout de la gamme : l’élite chinoise gagnante et bouleversante de la peinture contemporaine.

Je pense que ce récent exemple de leur bonne fortune dit tout à ce sujet : lien. Il n’y a pas si longtemps leur peinture qui avait une forte connotation politique était fortement réprimée en Chine. Maintenant, ils sont admis. Si vous ne pouvez pas supprimer le message, achetez le messager. Le néolibéralisme ne garde pas d’otages : vous êtes avec lui ou contre lui.

La province de Sichaum en Chine ouest est en train de bâtir des musées personnels pour 8 artistes (Zhang Xiaogang, Wang Guangyi, Fang Lijun, Yue Minjun, Zhou Chunya, He Duoling, Zhang Peili and Wu Shanzhuan). La province a fourni le terrain et environ 13 million de dollars pour les bâtiments.

Dans les années 90 ces peintres vendaient leurs travaux pour 100$. Maintenant certains artistes vendent des œuvres pour plus de 2 millions de dollars. En peu de temps, ils sont tous devenus millionnaires. C’est un succès à tous points de vue incontestable. Aussi cela incarne la mentalité néolibérale qui consiste à penser sans aucune nuance : tout noir ou tout blanc. En Chine aujourd’hui, vous avez d’une part les peintres des ateliers de la misère qui reçoivent 18 centimes et d’autre part une élite qui obtient plus de 2 millions de dollars pour une peinture. La question que je me pose est celle de ce qui motive ces artistes du haut de gamme ? Est-ce l’argent ? Ou plutôt est-ce que cela est devenu l’argent ? Si vous en avez la curiosité googlez ces artistes et regardez leurs peintures.

Version en anglais : Buy an artist: the other end of the painting spectrum

Défi des ateliers de la misère : chaîne de montage de la peinture artistique

18 août 2007

«Arbre dansant-Dancing Tree», huile sur toile, 65cm x 50cm, août 2007.

Dans le cas où vous l’auriez manqué, il y a environ deux ans, on a attiré l’attention sur l’entreprise d’exportation la plus hors du commun : la peinture artistique ou plus précisément l’art au rabais (voir le lien et encore le lien). Je suis sincèrement heureux que des dizaines de milliers de pauvres peintres chinois aient trouvé un emploi. Je ne suis pas heureux qu’ils doivent le faire pour des salaires de famine. Un peintre estimait qu’il gagnait 18 cents pour une peinture qui pouvait se vendre plusieurs centaines de dollars en Europe ou aux USA. N’est pas cela l’exploitation du travail dans un atelier de la misère ?

On ne sait pas exactement combien de peintures ou combien de charretées de conteneurs de peintures sont exportées. Nous savons qu’il s’agit d’un très grand nombre. Une communauté (Shenzhen), la plus grande ville de fabriques de peintures comprend un nombre estimé de 8000 à 10000 esclaves peintres. Ils font partie d’une organisation de 500 à 600 peintres esclaves. Collectivement ils exportent plus de 5000000 peintures par an. Une autre communauté, Xiamen City, a environ 7000 travailleurs peintres qui exportent à peu près la même quantité. Ces peintures sont vendues aux marchands d’art au conteneur et sont envoyées en Europe et aux USA.

Je voudrais revenir en arrière d’environ 40 ans vers la fin des années 60. Près de l’endroit où je vivais dans le Pacific Northwest aux USA, une nouvelle galerie d’art s’installait. Elle était bien située, spacieuse et remodelée avec élégance. J’avais discuté avec le propriétaire présomptif. Il me trouva à son goût et me proposa de tenir la galerie. Je refusais l’offre pour beaucoup de raisons différentes : l’une d’elles étant que je ne pouvais pas établir s’il était légal. J’ai parlé à des gens qui pensaient que c’était un mafieux ou un membre de la CIA ou les deux. J’en parle parce qu’il m’avait expliqué que sa galerie d’art allait lui rapporter gros. Les peintures étaient importées d’Europe probablement d’Italie. Où exactement étaient-elles peintes? Il ne le disait pas. Elles semblaient avoir une touche européenne ou russe. C’étaient des peintures représentatives faites dans un style classique et elles ne coutaient à ce type, chacune gentiment encadrées, que quelques dollars pièce. Etait-ce un moyen de blanchir de l’argent ?

Il y a, à part le désavantage évident dans lequel se trouve l’honnête artiste actuel, l’injustice criante de tout ça. C’est une chose de ne pas respecter et honorer l’effort créatif. C’en est une autre d’être dans un système qui fait de son mieux pour le saboter.

Un dernier mot au sujet des importations chinoises: Quelques unes d’entre elles n’apparaissent pas être de mauvaise qualité. Si l’on considère les conditions dans lesquelles elles sont peintes, c’est un accomplissement stupéfiant. D’un autre côté, on ne peut pas dire non plus qu’elles soient de bonne qualité. Le message étant que si vous êtes un artiste ou un peintre vous devez rechercher encore plus profondément la qualité : affûtez le « message ».

Longue vie à l’artiste peintre

Version en anglais : Sweatshop Challenge: assembly line fine-art painting

Excellence vs. Pas de triche

29 juillet 2007

Vous vous demandez ce que la peinture et le sport ont à faire ensemble? Les écrivains ou tout du moins les gens avaient l’habitude d’écrire sur le sujet de la peinture; plus guère maintenant. Vous ne pouvez pas enfoncer des portes ouvertes pendant longtemps. Aujourd’hui, on écrit sur les sports. Bien sûr qu’il y a plein de problèmes dans le monde du sport. Il y en a toujours eu. Vous pouvez vous poser la question suivante: « Dans quelle mesure l’écriture contribue à la prolifération de ces problèmes? »

De très sérieuses questions d’éthique sont la règle plutôt que l’exception. Aux USA, c’est vraiment fou. Tous les principaux sports : football, baseball et basketball ont tant de difficultés que leur survie est sérieusement en question. En France, il y a deux jours le journal Libération a appelé à un moratoire de plusieurs années pour faire le ménage dans le tour de France. Il y a des problèmes dans les courses de Formule 1 au sujet du vol manifeste de secrets technologiques. Et on peut continuer ainsi …

Très bien, tout cela concerne compétition et gagner à tout prix. Voilà pourquoi je n’ai jamais vraiment été un fanatique du sport. Mais ce qui m’a frappé récemment sont les similarités entre le sport et le journalisme avec la plupart de ce qui est écrit par les critiques d’art du 19ème siècle. Cela m’a conduit à réfléchir à ce sujet. Beaucoup de sports, pour beaucoup de gens sont dans un état critique. Il y a peu de temps encore, ces mêmes sports étaient un loisir et un plaisir pour la plupart. De la même façon, il y a eu un temps, il y a très longtemps, ou beaucoup de gens prenaient beaucoup de plaisir à peindre. Et puis, l’on a commencé à créer des polémiques dans les écrits. Aujourd’hui, cela s’appelle des critiques d’art. Bientôt, le public a commencé a discuter et à ridiculiser plutôt qu’a admirer. L’appréciation de la peinture s’est dégradée continuellement depuis ce moment. Tout ce que je dis est manifestement grandement simplifié.

Je pense que je vois où se trouve le point essentiel du problème. On a dit que les peuples finissent par obtenir les gouvernements qu’ils méritent. Ils finissent aussi par obtenir l’art et la peinture qu’ils méritent, et aussi les sports … Autrement dit, le rapport entre les valeurs d’une société et la santé de leur expression créative va dans les deux sens n’est-ce pas? Tout au moins il me semble. Le rapport est essentiel. Ce lien entre la grande masse du peuple, la société et les individus créatifs (et aussi dans le cas des sports compétitifs) forme notre sens du fair-play, de l’honnêteté, de l’intégrité etcetera. Si le lien est sain, on obtient clairement un idéal d’excellence. S’il n’est pas sain, on obtient une chasse aux sorcières des tricheurs et l’on a des peintres et des artistes plagiaires.

Et alors quel est le changement qui a permis d’obtenir deux résultats si dramatiquement différents? : le lien. Dans le premier cas, il y a un respect mutuel entre la société et ses membres créatifs. Il faut qu’une personne soit fortement motivée et dévouée pour monter sur une bicyclette et aller aussi vite qu’elle peut pendant plus de 180 kilomètres chaque jour, la plupart du temps montant et descendant de hautes montagnes durant deux semaines.

De même, cela prend une incroyable quantité de courage de la part d’un peintre pour arriver au point où l’expression créatrice commence à rejoindre les espérances et les résultats convoités. Il est consternant [sic] de parler des artistes affamés dans leurs galetas. Cela était et est cependant formidablement sérieux pour celui qui est amené à la dernière extrémité juste pour sa créativité. Excellence, ce besoin inné vers la vérité, la beauté: pour l’excellence. La société se doit de le respecter.

Quel est le second des résultats gagnés grâce à une relation tendue et brisée? Dans ce cas l’individu créatif est totalement coincé. Beaucoup tentent d’échapper à l’appauvrissement. Devinez alors ce qui peut en résulter. Si cela devient trop difficile, ils vont tricher. Surprenant! Dans bien des cas ils ont été conduits à la triche directement ou indirectement par leur encadrement ou leurs sponsors. Je ne suis pas en train de suggérer qu’il est bien de tricher. Mais que, en tout cas on ne doit pas juger avec précipitation. Tout cela est complexe. En tout cas, l’athlète d’aujourd’hui est en train de perdre rapidement l’intégrité qui lui reste. Cela ne surgit pas du vide.

Et qu’en est-il pour le peintre de nos jours? Je peux me souvenir du temps où les peintres étaient subventionnés pour exposer leur travail. Souvent, on leur donnait des avances sur les ventes. La galerie payait pour l’encadrement, la publicité et le matériel promotionnel, le coût du vernissage etc. Si l’on compare avec la situation actuelle, on voit qu’ils étaient traités comme des rois. Bien des peintres maintenant doivent « partager les risques » comme le disent les propriétaires de galeries. Exposer peut-être très cher. Ce n’est pas un scénario très reluisant pour les peintres maintenant. (J’écrirai plus à ce sujet dans un prochain article.)

En conclusion, le peintre tout comme l’athlète a aujourd’hui perdu beaucoup de son intégrité. Le peintre l’a perdu depuis longtemps. On peut observer les athlètes perdre la leur maintenant. La société perd aussi. On a permis une autre accroche permettant de la diviser encore plus. Par conséquent qui sont les gagnants? Les tricheurs ou la recherche de l’excellence? C’est une lutte à mort et pour le moment, cela ne semble pas très bien parti pour nous.

Version en anglais : Excellence vs. Not Cheating

Conseils pour peindre : comment trouver les mots ?

14 juillet 2007

«Marche en Provence», huile sur toile, 65cm x 50cm, juillet 2007.

Au fil des années, on m’a souvent demandé des directives et des conseils. Pour moi, la meilleure façon de s’y prendre n’a jamais été facile ou claire. Je ne me suis engagé que très rarement à donner des conseils ou à essayer d’enseigner. C’est simplement beaucoup trop difficile. Réfléchir à ce problème m’a poursuivi depuis de longues années. Et je ne suis pas du tout à l’aise de paraître distant.

Il me semble que le problème majeur provient de l’importance que l’on accorde à la technique. C’est comme si tout un chacun avait un livre de recettes dans son approche des choses. C’est là l’essentiel du sujet : le fossé énorme qui sépare la connaissance de l’expérience directe et immédiate. Les principes abstraits de base se substituent à notre intelligence. Notre monde est maintenant menacé d’opacité et de confusion. Il est si opaque que les écrivains contemporains décrivent notre société comme étant un hologramme.

Depuis Platon, le peintre et plus particulièrement tous ceux qui sont suffisamment audacieux pour enseigner la peinture, ont été des membres marginaux de la société. Si la théorie du Gestalt est correcte, et je pense qu’elle l’est, la vision et la pensée ne sont pas des processus séparés. La perception est intimement associée avec notre apprentissage de la pensée. Il est quasi criminel que cela n’entre pas en ligne de compte dans nos systèmes éducatifs. Nous apprenons littéralement nos jeunes enfants à être stupides. Le peintre a bien des choses à enseigner et doit surmonter beaucoup d’incompréhension.

Entre parenthèses la semaine dernière nous passions quelques jours en chambre d’hôtes en Alsace. Nous avions mis la télévision pour obtenir la météo. Dans l’émission « Qui veut gagner des millions ? » était posée la question suivante : « En quelle siècle est né l’impressionnisme ? » et les réponses proposées étaient : « 17ème, 18ème, 19ème ou 20ème ». Le candidat ne connaissait pas la réponse. Il demande le joker 50/50 qui lui donne le choix entre le 18ème et le 19ème siècle. Il ne sait toujours pas et abandonne la somme de 12000 €. J’étais stupéfait. Je me demande si le candidat n’a jamais entendu parler de Monet, Manet, Pissaro, Degas ou Renoir ? Est-ce que quelqu’un doit faire partie de l’élite culturelle française pour savoir cela ?

Revenons à notre sujet d’aujourd’hui. La vision et la pensée ne sont pas des activités séparées. Quand nous voyons un « arbre », il un a un temps de décalage entre le stimulus sur la rétine et la reconnaissance « arbre ». Nous avons tendance à penser que ce décalage n’est pas important. C’est pourtant un indice important de quelque chose qui se passe durant ce temps infime ( voir Robert Pirsig : traduction d’extraits du Chapitre 1 du «Traité du Zen et de l’Entretien des Motocyclettes »).

La bonne nouvelle, si nous revenons au sujet du comment aider quelqu’un à peindre, est que si vous comprenez le problème suffisamment bien, vous serez en mesure d’aider les autres. Vous pouvez les aider à comprendre la difficulté qu’il y a à se relier à l’expérience directe. Cela est sans doute plus difficile que d’enseigner les techniques de la peinture mais je crois que l’effort en vaut la peine. Personnellement, je commence lentement à atteindre le point où je comprends suffisamment bien pour trouver les mots pour le dire.

Denis.

Version en anglais : Painting Instruction: Finding the Words